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19.11.2006

L’identité, entre héritage et volontarisme

« Je suis né quelque part, laissez moi ce repère ou je perds la mémoire.»

Qui suis-je ? Plus important encore, qui sommes-nous ? De la réponse apportée à ces questions dépend notre engagement. C’est pour sauver ce que NOUS sommes, que JE m’engage. Car je me construis et je m’épanouis à travers un collectif (« nous ») qui me détermine, et que je contribue à déterminer. Le « je » atomisé, « libre », est une invention moderne… et illusoire.
C’est notre conviction profonde que le XXIe siècle verra se dresser les identités millénaires face à la mort des vieilles idéologies du siècle précédent, ou plutôt la victoire (momentanée, nous ne sommes pas de ceux qui croient en la fin de l’Histoire) de la plus mortifère d’entre-elles : l’idéologie du même. Tout doit ressembler à tout, tout doit être égal à tout. Face à ceux dont le seul idéal se nomme uniformité et égalité, drapés dans nos bannières ancestrales, nous clamons plus fort identité et liberté !

Nous l’avons déjà affirmé à de nombreuses reprises, cette identité nous la concevons à trois niveaux : identité locale/régionale, nationale et enfin civilisationnelle. Me concernant, je suis donc Nissart, Français et Européen. Difficile pour nous de concevoir la nation comme un tout abstrait, elle est pour nous un ensemble, une réalité charnelle s’appuyant sur pays et terroirs, provinces et régions. De la même façon, l’Europe ne saurait être un ensemble flou mais bien un espace composé des nations sœurs et des peuples frères. Si bien entendu, région, nation ou Europe portent en elles une forte dimension d’idéal (et cela est juste et sain), nous ne pouvons et ne devons les réduire à une vision mythifiée, désincarnée. N’en déplaise à Chirac et aux escrocs de Bruxelles, l’Europe ce n’est pas « un ensemble de valeurs », encore moins celles des Droits de l’Homme (là encore, un Homme indéfini et absolutisé) et des Lumières. L’Europe est une réalité géographique, historique, culturelle, spirituelle et… ethnique ! Nos trois niveaux d’identité, sereinement affirmés et assumés, participent l’un de l’autre. Je suis Français, parce que Niçois ; je suis Européen, parce que Français. Mais prenant la boucle dans le sens inverse, je peux tout autant affirmer que depuis 3 000 ans un Niçois c’est un Européen. Qu’il s’agisse de la cité grecque de Nikaia, de l’oppidum romain de Cemenelum ou du Pais Nissart de la Maison de Savoie, toujours ma terre a été terre d’Europe, et cela parfois au prix du sang de mes ancêtres.

Notre doctrine est celle de l’enracinement ; du sol et du sang. L’enracinement se fait tout autant dans une patrie que dans une lignée, l’une et l’autre étant intimement liées. Il appartiendra au XXe siècle d’avoir réussi à opérer une scission entre les pères et la « terre des pères ». Après un siècle de déracinement généralisé (bouleversements géopolitiques, immigration-s, déménagement pour le travail ou les études), la notion d’appartenance à un peuple, et encore davantage à une terre, s’est diluée et cela pour le plus grand bonheur des Jacobins et de leurs héritiers cosmopolites de tous poils. On ne répétera jamais assez que le « citoyen » abstrait issu de la Révolution française a préparé le terrain au citoyen du monde actuel.
Il peut paraître bien difficile aujourd’hui de revendiquer une appartenance locale tant nous sommes nombreux à être des Polonais de Lorraine, des Bretons de Paris, des Espagnols de Genève ou encore des Piémontais du Comté de Nice. À plusieurs reprises, j’ai ainsi eu l’occasion de rencontrer de jeunes identitaires ne se réclamant que de l’Europe, d’une identité européenne unique. Se vouloir Européen d’abord - en réaction aux nationalismes idéologisés et étriqués du XXe siècle ou encore en prenant acte de l’émergence d’une géopolitique des blocs civilisationnels et de la nécessité du réveil impérial du vieux continent, ou même par idéal et romantisme - c’est une chose. Se vouloir Européen seulement - parce que cela simplifie notre quête de nous-même et des origines et, au final, parce que c’est plus facile - c’est une erreur et c’est déjà un peu baisser la garde face au principe de « citoyenneté mondiale ».

On a déporté les populations (y compris à l’intérieur des frontières françaises) et on a voulu annihiler les identités populaires (surtout à l’intérieur des frontières françaises), et il apparaît clairement qu’aujourd’hui l’enracinement, l’affirmation identitaire ne peut être qu’une quête, une Reconquête même ! Si l’identité est un héritage, elle doit aussi être une volonté.
On peut être Nissart de sang (issu d’une vieille famille du Pays Niçois), être né et avoir habité toute sa vie à Nice et pourtant se considérer ou agir comme un parfait Parisian, un « azuréen » singeant une identité taillée sur mesure pour les guides touristiques ou encore comme une racaille à mi-chemin entre le voyou du bled et le gangsta à l’américaine. Ce petit exemple pour démontrer que l’héritage du sang, même s’il est regardé comme (très) important, ne saurait suffire. Encore faut-il avoir la volonté, le désir d’être ce que l’on est profondément, de devenir ce que l’on est pour paraphraser un célèbre philosophe à moustache. Et pour paraphraser à nouveau un autre philosophe, empruntant lui-même à l’inscrïption au fronton du temple d’Apollon à Delphes, il faut alors partir à la découverte de soi-même ; se connaître soi-même, principe premier de Socrate. Nous pourrions tenir parfaitement le même raisonnement par rapport à la dimension européenne de notre identité. Les blancs de ce continent sont des Européens, de fait (ils sont de race européenne et habitent en Europe), pourtant se comportent-ils comme tels ? Sont-ils porteurs de leur héritage ? Bien rarement, vous serez d’accord avec moi.

La notion volontariste intervient donc clairement. Celui ou celle qui reçoit Nice (ou tout autre terroir, mais l’exemple étant toujours plus parlant que la généralité, je me référerai par facilité au Pays Niçois), la France et/ou l’Europe en héritage doit encore vouloir reconnaître, découvrir, accepter, ressentir ce qui coule dans ses veines.
Qu’en est-il alors de ceux (de lignage européen, que cela soit clairement dit) qui, par le biais des migrations internes à la France ou à l’Europe, s’installent ou naissent sur une terre, un terroir que n’ont pas ensemencés leurs ancêtres (de leurs graines, leur sueur ou leur sang) ? Méconnaître cette réalité serait à notre tour sombrer dans l’idéologie en imaginant un monde qui n’est pas, où tous les habitants du Comté de Nice ou de l’Alsace attesteraient de soixante générations enterrées sur ce sol. Nous savons que la réalité est différente, et nous la prenons en compte, tout en le regrettant. En effet, si nous dénonçons l’immigration extra-européenne comme un danger mortel reposant sur l’Europe et les Européens, nous condamnons tous les processus de déracinement qu’ils soient de nature économique (immigration visant à fournir une main d’œuvre bon marché et tirer les salaires vers le bas, ou ayant pour but de renouveler les consommateurs de nations à la dénatalité suicidaire) ou idéologique (migrations internes et lutte contre les identités locales et populaires promues et encouragées par la République jacobine ou soutien à l’immigration au nom du « village mondial » et du métissage absolu). Pour aller plus avant, de la même façon que nous pensons qu’un Algérien a sa place en Algérie, et que c’est là qu’il est le plus à même d’être heureux et de s’épanouir, nous pensons qu’un Breton a d’avantage sa place en Bretagne.

Pour celui qui est né à Nice (encore une fois, j’utilise Nice à titre d’exemple et d’éclairage) mais originaire d’une autre région ou d’un autre pays d’Europe, ou encore pour celui venu s’y installer sans en être originaire, la dimension volontaire devient essentielle. Le ré-enracinement devient alors quasiment un acte de foi. Mais qu’entendons-nous concrètement par ré-enracinement ? Etablir sa vie dans le Pays Niçois, y construire sa maison, participer à la vie locale, y enfanter et élever ses enfants selon les traditions et coutumes ancestrales, apprendre ou au moins s’intéresser à la langue du pays, et peut-être plus que tout se reconnaître Nissart. On voit là que deux plans sont à prendre en considération : le plan matériel et le plan sentimental. Le plan matériel ne doit pas être négligé – on songera aux Français d’origine maghrébine qui démontrent leur grand attachement à la France en faisant construire une maison pour leur retraite (pour y mourir donc !) « là-bas », ou encore à un artiste comme Jamel Debbouze qui investit son argent pour créer des entreprises… au Maroc. C’est à travers ces différents éléments, ce « faisceau d’indices » dirait-on en droit pénal, que nous pouvons évaluer si un tel a décidé de façon ferme et claire de s’associer à Nice et son peuple.
Cette dernière réflexion, en particulier dans sa dimension sentimentale ou se rapportant à l’éducation des enfants, pourrait bien souvent s’appliquer à des Niçois du cru, se plaisant à oublier ce dont ils sont héritiers. Héritage et volonté, nous l’avons déjà écrit.

Ce n’est pas si facile, et ce ne fut d’ailleurs pas facile et évident pour… moi. Né à Nice, d’une mère née en Algérie française et d’un père témoignant une vieille ascendance nissarde par son père (remontant au XIIe siècle et présente à l’armorial du Comté de Nice), mais aussi une ascendance espagnole du côté maternel, comment me situer et à quoi me rattacher ? Très vite la confrontation à la fracture ethnique dans la cité HLM qui m’a vu grandir m’a fait prendre conscience de mon héritage « biologique » le plus flagrant : ma couleur de peau. Le sentiment se traduisant en idées, j’ai rapidement considéré comme acquise la dimension européenne de mon identité. Alliant repères historiques solides pouvant servir de jalons et de bases à mon engagement, dimension romantique et mobilisatrice, portée ethnique et spirituelle, l’Europe me suffisait alors. Et ce fut le cas pendant longtemps. Bien entendu, je n’ai jamais méconnu mon particularisme niçois et je l’ai toujours revendiqué, y compris sur le terrain politique* ; Mais cette revendication était souvent maladroite, voire folklorique. Ce n’est que petit à petit, et à travers un cheminement personnel fait de lectures, de rencontres, de discussions et de visites à travers le pays de mes ancêtres que je me suis réellement découvert Nissart. Ce qui n’était bien souvent que provocation face aux autres Français est devenu un lien charnel à ma terre, ses plages, ses montagnes, ses chapelles et ses monuments aux morts**. Agé d’une vingtaine d’années, je faisais ressurgir des souvenirs enfouis : une arrière grand-mère ne parlant que difficilement le français et l’accentuant toujours d’expressions et de mots en nissart, un grand-père me lisant le Petit Prince de Saint Ex en nissart, pour m’endormir. La quête des origines continue et je m’efforce à travers lectures et chants de connaître de mieux en mieux la lenga doù vielh, celle de mes ancêtres, en espérant que mes enfants la parleront mieux que moi. C’est déjà le cas de mon petit frère qui apprend le nissart au lycée, les murailles du jacobinisme s’effondrant peu à peu sous la pression du réveil des identités***. De par mon héritage, mais aussi de par ma volonté, je suis Nissart, et autant dire que siéu fier de l’estre !

Comme le chante si bien Tri Yann, « À chacun, le temps venu, la découverte ou l’ignorance ». Nos origines nous appellent, menons avec force et détermination notre Reconquista intérieure, et réveillons chez chacun des nôtres ce qui est déjà en eux.

Philippe Vardon

* Je me rappelle que le premier canard que nous avions publié à la fac portait déjà comme titre « M’en bati », vieille expression nissarde.
** Pendant la terrible Première Guerre Mondiale, cinq de mes arrières grands-oncles sur sept périrent sous le drapeau français.
*** Sur l’aire correspondant au Pays Niçois se sont désormais presque tous les lycées et une dizaine de collèges qui proposent un enseignement de langue niçoise.